Les rues défilent dans le Uber intérieur plexiglas. Le jour se lève dans un silence quasi dominical. Le ring, un tunnel, une avenue; c’est large direct et sans détour. Il n’y a pas de vie organique, seulement des lignes blanches qui s’unissent à force que le Nissan s’accélère et marque l’asphalte comme la signalisation omniprésente dans les aéroports ayant pour vocation d’indiquer la marche à emprunter en nous gardant d’être épargnés par la zone dutty free. Les villes ne sont que des tracés utilitaires nous conduisant à des commodités.

Je suis sortie hier soir, comme tous les soirs ces derniers temps en cherchant ce qui pourrait m’extirper de cette morosité ambiante, dans un occident crise-sanitaire où tout le monde semble avoir perdu toute notion de sens commun.

La soirée s’était étirée assez communément en somme. Assise à mon estaminet préféré à côté d’un vieillard mégotant la nuit molle. J’attends que M. débauche, tard comme chaque soir, seule à ma table, une pinte sous mes yeux et une autre à la place qu’il viendra occuper quand il aura terminé, se délestant peu à peu de son gaz. Heureusement, un conflit quelques tables plus loin est là pour me distraire, j’observe une fille se faire aguicher par un mufle suintant. Je sais que dans quelques instants il se mettra à vociférer des insultes parce que celle-ci l’aura rembarré. Peut-être devrais-je me lever et prendre parti. Ce sont des choses qui ont pour habitude de me mettre hors de moi. Mais aujourd’hui je suis lasse et je pense comme ceux que j’abhorre «chacun ses problèmes, un autre que moi voudra bien s’en occuper ». M. arrive enfin. Le bar était en train de fermer. Il afonne sa bière sans bulle et on s’en va. Il a l’air en colère comme à chaque fois qu’il débauche de son restaurant pour lequel sa paie ne suffirait pas à prétendre à son menu 7 services. Il y a encore de la vie dans le bar d’en face, aussi nous emboitons expressément le pas pour acheter quelques bières fraîches avant que celui-ci ne ferme à son tour. « Madame on ne peut pas vous servir nous devons fermer » on insiste un peu et il finit par accepter. Dehors une grande tablée «amicale covid» dispose de deux places faces à faces et engoncées à l’extrémité intérieure. On a acheté des bières à emporter mais on s’ assoit quand même. La proximité est telle qu’il est difficile de ne pas se sentir concerné par leur conversations. Aussi ils finissent par s’adresser à nous. Je n’éprouve pas la moindre sympathie pour tous ces gens, je sais que M. non plus et leur conversation n’est pas très enthousiasmante. Ils ont tout de même l’air enclin à faire la fête alors on attend qu’il nous propose la suite.

On arrive quelques temps après dans l’appartement de la petite brune aux cheveux longs et son copain. Un plutôt bel allemand assez typique qui ne parle pas très bien français. Grand blond aux cheveux longs raides et sales plaqués de chaque côté de son visage émacié qui lui donnent un air lugubre. Avec nous, il y a un type un peu lourdot. M. me fait remarquer que c’est celui qui nous a servi un croque-monsieur sur les coups de midi dans un bar du centre. Ça nous fait sourire et il se fait doucement mettre dehors par nos hôtes. La brune est assez curieuse et je remarque sur leur Macintosh un objet électronique type Arduino. J’aime bien ce genre de petits jouets alors je l’interroge sur l’utilité. J’ai oublié ce qu’elle m’a répondu mais c’est elle qui l’avait fait et ça avait de la gueule. La coke aidant la parole, nous faisons tous un peu plus connaissance et l’ambiance se relâche. L’allemand sort des extasy de sa poche et nous propose quelques traces. Il n’avait pas l’air de nous avoir attendu pour en prendre. Aussi, il nous assommait avec de la house depuis quarante bonnes minutes dont il reproduisait le beat avec ses lèvres. On accepte. Je propose de changer la musique. Quelques années auparavant ce genre “d'ambiance clubbing” m’aurait peut-être enthousiasmée mais maintenant ça m’irrite fortement. WAP de Cardi.B venait de sortir et constituait mon hymne féministe favori du moment alors je la mets. Autour, tout le monde danse et je vois que la brune enlève son t-shirt. Elle est entreprenante, j'aime bien. L’allemand constate que M. fait fît de ma personne et m’invite à danser. Je le suis, je commence à être bien éméchée. Il fait chaud en cette fin de mois d’août et j'emboite le pas de la brune, j’enlève ma chemise sans rien dessous et me dirige vers elle. Cette chanson me rend plus ou moins dingue de manière générale et en ce moment j’aimerais me noyer dans la vie. Nous sommes tous ensemble à danser au milieu du salon, l’atmosphère se dilate peu à peu et je me laisse glisser sur cette pente brumeuse. Je sens bien que si nous restons ici il va bientôt falloir s’allonger par terre et faire l’amour. La brune m’embrasse langoureusement, elle n’a pas de très jolis seins mais une peau blanche laiteuse et des yeux noirs surmontés d’une épaisse chevelure. Son copain embrasse M., le gars le plus straight que je connaisse et ça m’excite beaucoup. Tous les deux se déshabillent, nous nous caressons mutuellement puis la brune s’éclipse dans son lit king size. Je la rejoins laissant les deux autres s’amuser dans le salon, ils ne vont pas tarder à nous retrouver. Je me penche sur elle et l’embrasse encore, elle est entièrement nue et sent le lait. Je m’attarde sur sa petite chatte rasée où un anneau perce la chair de son sexe. Coulante et jouissante, je la sens qui se cambre et la main de M. vient me caresser les reins. Je la lui cède, éthérée. Il est sur elle, je me mets sur le dos et continue d’embrasser la fille en caressant ses cheveux. Au-dessus de moi, deux grands yeux bleus m’observent, c’est limite flippant. Il approche sa verge gorgée de sang de ma bouche et son plaisir le fait gémir. Il se retire et me lèche tandis que je rapproche M. de mon visage et il me pénètre. Grisée je ne distingue pas grand chose, M. veut me récupérer en écartant l’autre mais il est insistant. Je me laisse faire totalement abandonnée et le sent disparaître sans me poser de questions lorsque quelques minutes plus tard je me relève et le cherche dans le lit. Dans un sentiment d'effroi, je bondis hors de la chambre mais M. est parti. Lorsqu’on est défoncé, il y a deux cas de figures. Soit nous sommes complices jusqu’à la fin de la nuit, soit ça finit en drame et on finit par errer seul chacun de notre côté dans des bars miteux à moitié conscients. Je récupère promptement mes affaires éparpillées entre la chambre et le salon en oubliant ma pellicule de Naples et le t-shirt de M. J’esquisse un maigre au revoir, dévale l’escalier et me retrouve sur le pas de la porte. Il est déjà au bout de la rue torse nu. Je cours vers lui et on s’adresse des discours non articulés teintés de haine et d’incompréhension et puis il continue sa route titubant sans t-shirt. à ce moment précis je le déteste et je n’ai aucune envie de le rattraper. Je ne le comprends pas, et ces derniers temps je me sens juste étouffer. Je me traîne pour recouvrer mes esprits et me calmer, ça fait sans doute une bonne heure que je suis bornée dans un discours entre moi et moi même qui n’a ni queue ni tête. Je le déteste, je n’ai pas besoin de lui et j’en ai marre de marcher. Je suis à l’opposé de ma maison. Lorsque le jour se lève après une soirée, ça m’angoisse, alors je commande un Uber pour être chez moi le plus vite possible. Je monte dans le Nissan plus apaisée en me répétant que plus jamais je ne verrai M. Mais à l’instant même où je pense qu’il peut être si près de mes bras, qu’il peut s’en aller et que je ne pourrai plus le serrer contre ma poitrine pendant l’éternité, j’ai soudain l’impression qu’une fosse s’ouvre, sur le point de m’avaler.